La pupille en forme de poignard du petit félin embrassait le soleil mourant sur l'horizon. Le sable vermeille s'élevait en épaisses volutes
tournoyantes au-dessus des dunes pour être emporté par des bourrasques de vent brûlant vers des contrées où personne n'avait encore foulé le sol.
Le pelage du chat, où l'on disait d'habitude que l'on pouvait s'y perdre rien qu'en y plongeant le regard tant il était sombre et épais, semblait alors être habité par un esprit flamboyant.
Doucement, avec grâce et volupté, il descendit les marches du Temple accompagné par de légères fumées dansantes aux senteurs envoûtantes qui émanaient des encensoirs.
De longs voiles vaporeux et multicolores accrochés aux colonnes s'élevaient et retombaient en fonction de la direction que prenait le vent, bien qu'en réalité, ils semblaient
se pencher sur le félin lors de son passage, ne serait-ce que pour pouvoir l'effleurer un instant, ce qui ne manquait pas de produire des frissons de bien-être tout le long de sa colonne vertébrale.
Un doux ronronnement s'élevait maintenant des marches du Temple alors qu'au loin, tandis que le soleil se brisait en libérant les derniers rayons de son miroitement aveuglant,
une caravane descendait le long des vagues de sable. Un cortège dansant marquant son passage par des marques éphémères qui ressemblaient fort à des symboles invocatoires et mystiques,
si l'on prenait le temps d'observer le lent déambulement des montures et les traces de leur pas transcendant la matière en laissant derrière eux quelques cristaux de verre, arc-en-ciel sous le soleil mourant.
La jeune fille au teint de lait et à la peau en filigrane descendit de la tour de draperies qui lui assurait un passage sain et sauf dans cet univers irréel et changeant à chaque instant. Elle portait des bracelets
sinueux d'aubépine qui s'enroulaient le long de ses poignets et de ses bras pour remonter jusqu'à la délicate courbe de son coup; et de larges corolles de digitales pourpres se déployaient dans
les branches d'ébène de sa longue chevelure qui venait prendre racine au creux de ses reins.
Tout doucement, elle s'agenouilla devant le félin pour lui murmurer:
- « Merci d'être venu à ma rencontre, Shadizar. »
Le chat joua un moment avec l'intensité de son regard dans les yeux troublés de la jeune fille, et vint prendre place au centre des bras accueillants qui se présentaient à lui.
Le poids de son corps, pourtant si léger et gracile, se pressa contre les épines des bijoux en matière végétale, et firent perler quelques gouttes écarlates le long des bras de l'enfant.
Son museau en forme de cœur rosé rencontra une de ces perles de rubis et sa langue de satin récupéra l'ichor de vie pour laisser de nouveau place à la blancheur immaculée.
Shadizar ferma alors ses yeux en deux fentes bien distinctes, et se mit à ronronner tandis que sa queue remuait de droite à gauche dans un balancement régulier et hypnotique.
L'enfant sourit et se mit à monter les escaliers pour rejoindre l'entrée du Temple sans que personne ne la suive. Tous savaient qu'elle devait être la seule à y pénétrer,
sans quoi l'ordre des choses s'effondrerait sur ses propres fondations.
L'intérieur du Temple était l'opposé du désert: frais, sombre et au plafond bas à l'inverse de l'immensité du ciel et de l'horizon sans fin des dunes flamboyantes.
Longeant un couloir étroit aux murs dont la couleur rappelait celle de la pupille du chat qui avait retrouvé sa forme de pleine lune, et son pelage de nuit, l'enfant parvint à une
salle circulaire entourée de gradins en marbre noir sur lesquels se prélassaient des dizaines de chats.
Tous semblaient plongés dans une forme de transe langoureuse, figés dans des poses lascives. État provoqué vraisemblablement par les parfums capiteux de musc et de jasmin s'échappant de coupes
en améthyste, disposées ça et là autour du bassin situé au centre de la pièce.
Relâchant son compagnon félin qui rejoignit ses semblables, la jeune fille se dévêtit de l'étoffe transparente qui survolait son corps, puis se dirigea jusqu'au bassin d'eau noire et s'y engouffra
entièrement, le liquide la recouvrant de toutes parts.
Les chats sortirent alors de leur torpeur et se mirent en cercle autour du bassin en entament une sorte d'incantation à base de miaulements et de ronronnements. Le bourdonnement sonore que cela produisit
se répercuta en écho sous la voute du Temple, pour finir par se perdre dans ses recoins les plus sombres.
La jeune fille resta sous l'eau durant un temps qui paru une éternité, ou tout du moins bien plus longtemps qu'un simple humain n'aurait pu.
Elle en ressorti enfin, transformée, métamorphosée: elle n'était plus enfant, elle n'était plus femme; elle était chat, féline, incarnation d'une déesse.
Éveillant le feu qui brûlait en elle, elle se mit à danser, à contorsionner son corps en des mouvements de lianes sur une mélodie inexistante. Tout son être ronronnait de plaisir en se joignant aux fumées
d'encens qui tourbillonnaient autour d'elle, et à ceux qui étaient désormais ses frères et sœurs.
Relevant soudain la tête dans une sorte d'extase fulgurante, les yeux de la fille-chat étaient désormais deux fins croissants se faisant face, délibérément tournés vers l'unique rayon de
lumière qui parvenait à pénétrer par l'ouverture circulaire du toit située au-dessus du bassin.
Ce n'était ni le crépuscule, ni même l'aube que son regard avait capté, mais bien les dernières lueurs de la lune qui s'éteignaient au-delà de l'horizon.