La dernière fois où j’ai senti sa tête se glisser sous ma main, quémandant une énième caresse, remonte à si loin que je m’en souviens à peine.
Sa stupide habitude de toujours être là quand je suis occupé et celle de ne jamais venir quand je l’appelle m’ont toujours agacé, mais je m’y étais habitué.
Lui et moi, nous avions notre petite routine, calée à la perfection. Je me levais tandis qu’il paressait sur l’oreiller, feignant de ne pas me voir,
puis il s’allongeait dans le couloir où je le trouvais en sortant de la douche. Son prochain arrêt se faisait près de mon ordinateur, à l’opposé de la
tasse de thé dont l’odeur l’incommodait, et le reste de la matinée se passait invariablement dans cette douce tranquillité ; moi à écrire, lui à dormir ou
à feindre de le faire. La seule digression que l’on s’accordait en début d’après-midi, si le temps le permettait, était d’aller au jardin pour errer dans la
jungle du voisinage comme deux explorateurs, bien qu’il connaisse les lieux sur le bout des moustaches. La pluie nous clouait souvent dans la véranda, moi allongé
sur les coussins et lui à tourner autour jusqu’à ce que je consente à jouer.
Et parfois, lorsque je refusais de partager mon repas du midi, ou que je n’avais pas pris le temps de le gratter sous le menton lors d’une pause, il me boudait et
disparaissait dans cet étrange Ailleurs, que lui seul connaissait, et que je soupçonne être une dimension alternative où seul les chats sont admis.
Je ne pouvais alors qu’attendre son retour, patiemment. Je me souviens de mon affolement à sa première disparition, et de mes vaines tentatives pour le
trouver en remuant la maison de fond en comble. Il réapparaissait toujours, l’air perplexe de me voir m’agiter sans raison. Et comme toujours, j’étais incapable de lui en vouloir.
Nos soirées étendus sur le canapé marquaient la fin de chaque journée, à lire un livre s’il me le permettait. Je le laissais s’allonger une ou deux fois dessus, passer devant moi pour
interrompre ma lecture, et lorsqu’il commençait à mordiller un des coins j’abandonnais le jeu pour m’occuper de lui comme il le souhaitait.
Il n’a jamais daigné me parler, mais lorsqu’il s’asseyait sur mon bureau et me fixait de ses grands yeux verts, je comprenais tout ce qu’il avait à dire. Ses ronronnements berçaient mes
nuits et ses miaulements mes jours, ceux indignés de voir sa gamelle vide, ceux agacés que je ne lui ouvre pas la porte assez vite, et ceux menaçants devant les hirondelles qui osaient se poser sur sa terrasse
Puis je n’ai plus entendu que le silence.
Je ne me suis pas vu vieillir, et lui m’a bien caché les quelques poils blancs qui ornaient son museau. Le temps était éternel, immuable, et nous vivions dans un monde qui n’existait que pour nous, où les
aiguilles des horloges ne tournaient pas et où les nuits n’étaient qu’un prétexte pour dormir un peu plus. Il ne m’a pas informé de son départ, ni laissé de petit mot pour excuser son absence. Il a simplement
passé cette porte magique, celle de l’autre monde où il se plaisait à disparaître, et je me demande s’il n’a pas juste oublié le chemin du retour. De temps en temps, je m’accroupis devant la petite porte que
je lui ai ouverte il y a des millions d’années et j’attends de le voir la pousser de sa tête, lever les yeux vers moi et me contourner en soupirant, comme si ma présence l’exaspérait.
J’attends depuis bien trop longtemps, sûrement.
Quelque chose de froid et humide se pose contre mon mollet et je me retourne, manquant presque de tomber à la renverse. Sa tête vient alors se glisser sous ma main,
quémandant une énième caresse, et j’essaye d’y mettre la même énergie qu’avant. Ses yeux bleus sont pleins de malice, de curiosité et de vivacité propres aux chatons.
Il ne me reproche rien, ni mon chagrin, ni mes oublis qui m’auraient valu la colère de son prédécesseur. Il est juste là, attendant patiemment que l’on trouve notre routine, attendant patiemment que je l’aime.
Et depuis l’autre côté de la porte qui mène Ailleurs, j’ai l’impression de l’entendre me donner son accord.